#Presidentielles2017

Lettre d’Angleterre: Souveraineté

English version below.

Le Front National veut soi-disant redonner à la France sa souveraineté en la sortant de l’Union Européenne. Aux oreilles d’un résidant en Angleterre, ce discours est familier : c’est celui, répété ad nauseam par Leave.eu et les supporters du Brexit : reprenons le contrôle de nos lois et de nos frontières (‘Take back control’). C’est aussi une illusion. Pour deux raisons.

La première raison est que le parlement du Royaume-Uni était souverain. Ce n’est pas moi qui le dis mais le livre blanc produit par le gouvernement de Theresa May lui-même : « La souveraineté du Parlement est un principe fondamental du Royaume-Uni. Bien que le Parlement soit resté souverain durant toute la période où nous avons été membre de l’Union Européenne, on n’en pas toujours eu le sentiment. »

La deuxième raison, peut-être contre-intuitive, est que, au-delà de la souveraineté du processus législatif, la capacité du Royaume-Uni à prendre en main son destin de manière indépendante est mise à mal de manière spectaculaire par le Brexit. Son gouvernement, isolé, sera encore moins capable de résister aux lobbys, comme l’explique admirablement… Rupert Murdoch répondant à la question pourquoi êtes-vous tellement opposé à l’Union Européenne : « c’est facile, quand je vais au 10 Downing Street, ils font ce que je leur demande, quand je vais à Bruxelles, ils m’ignorent complètement. »  On voit mal un Royaume-Uni isolé faire face à Microsoft, Google ou Apple. De plus, quittant le marché commun, le Royaume-Uni doit négocier des accords bilatéraux avec d’autres pays, et, ces pays, vont imposer leurs conditions, d’autant plus qu’il est clair que le Royaume-Uni est en position de faiblesse. Theresa May a choisi d’aller en Inde pour l’un de ses premiers voyages après le referendum. L’Inde insiste que tout accord économique devra s’accompagner d’un assouplissement des règles d’immigration et de visa. Theresa May devra donc choisir entre le contrôle de l’immigration (‘Take back control’) et un accord commercial avec l’Inde. Chaque pays (y compris ceux de l’Union Européenne) aura ses propres demandes auxquelles le Royaume-Uni devra bien souvent se soumettre.

Le Brexit est un abandon de souveraineté.

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The National Front is pretending that it will give France its sovereignty back from Brussels. To my ears, this is familiar discourse: it is the one peddled ad nauseam by Leave.eu and other Brexit supporters: Take back control (of laws, borders). It is an illusion. For two reasons.

The first reason is that the UK Parliament was sovereign. Not my word, but the white paper produced by the government of Theresa May herself: “The sovereignty of Parliament is a fundamental principle of the UK constitution. Whilst Parliament has remained sovereign throughout our membership of the EU, it has not always felt like that.

The second reason, maybe counter-intuitive, is that, beyond the sovereignty of the legislative process, the UK capacity to shape its own destiny is badly damaged by Brexit. Its government, isolated, will be even less able to resist pressures from lobbies, as explained transparently by…  Rupert Murdoch, who, replying to the question of why he was so opposed to the European Union, replied. ”That’s easy, when I go into Downing Street they do what I say; when I go to Brussels they take no notice.’ It is hard to imagine the UK, isolated, courageously facing Microsoft, Google ou Apple. Furthermore, leaving the common market, the UK must negotiate new bilateral agreement with third countries, and, these countries will impose their conditions, especially since it is clear the UK is in a weak position. Theresa May chose to go to India for one of her first travel after the referendum. India insists that any agreement will need to include a softening of immigration and visa rules. Theresa May will therefore need to choose between control of immigration (‘Take back control’) and a commercial agreement with India. Each country (including those of the EU will have their own demands to which the UK will often need to submit.

Brexit is a loss of sovereignty.

Lettre d’Angleterre

J’ai cru que la doctrine et l’histoire d’un peuple si extraordinaire méritaient la curiosité d’un homme raisonnable.

Voltaire, 1734, Lettre d’Angleterre.

Je ne suis certes pas Voltaire, mais, peut-être puis-je prétendre être un homme raisonnable?

J’habite Liverpool depuis 15 ans. Les événements politiques en Angleterre durant les 12 derniers mois sont extraordinaire, et, particulièrement important à considérer à trois jours du premier tour de l’élection présidentielle française.

Ce qui se passe ici, c’est une dislocation de la société, travaillée par les mensonges et la haine. Avec la légitimation toujours plus grande d’un discours qui fait appel à « la volonté du peuple » pour « écraser les saboteurs » . Un discours violent qui rejette toute discussion rationnelle et informée, au profit d’un tribalisme viscéral, émotionnel et souvent xénophobe.

C’est pourquoi je tremble lorsque j’entends ce même appel au peuple, « le gros animal, un monstre qui ne connaît ni la vertu ni la raison » (Philippe Val/Socrate) chez deux candidats qui peuvent se qualifier pour le second tour (Au-Nom-Du-Peuple-LePen et La-Force-du-Peuple-Mélenchon): je suis affolé.

Ces deux candidats qui ont des amitiés particulières pour divers dictateurs.

Ces deux candidats qui partagent la volonté explicite ou implicite de détruire l’Europe et ses institutions. L’Europe qui a contribué énormément à la prospérité retrouvée de cette belle ville de Liverpool et de beaucoup d’autres régions défavorisées sur le continent. L’Europe qui a garanti la paix pendant les derniers 70 ans (un ex-dirigeant du parti conservateur a proféré des menaces de guerre contre l’Espagne à propos de Gibraltar. En Avril 2017). L’Europe qui, seule, nous donne une voix suffisamment forte pour défendre nos principes démocratiques, parler d’égal à égal avec les autres grandes puissances, qu’elles soient des états ou des multinationales, et, affronter le défi majeur du changement climatique.

L’enjeu ne pourrait être plus grand.